Une fiction sonore d’après une histoire vraie
Le Dernier Champagne — une vie sous le regard des autres. Fiction sonore inspirée d’une histoire vraie vécue par Steeve Grangier, librement adaptée de son essai « L’Homosexualité — La relation humaine face au regard du monde ».
Steeve Grangier — octobre 2026
🎧 À écouter sur Spotify (épisode 5) : en français · in English (The Last Champagne). La voix de Steeve est celle de l’auteur.
Les noms, dialogues et certaines circonstances ont été modifiés ou reconstitués afin de préserver l’identité des personnes concernées. Cette histoire évoque la maladie, le deuil et la mort.
Le texte intégral
Prologue — La dernière coupe
Suisse romande. Un soir, au début des années 2000.
Dans un restaurant italien, deux hommes se retrouvent après plusieurs années sans s’être véritablement fréquentés. Ils se connaissent depuis longtemps. L’un est devenu un homme posé, marié, habitué aux responsabilités professionnelles. L’autre a vécu une existence tumultueuse, faite de fortune, de plaisirs, d’excès et de contradictions. Ce soir-là, pourtant, quelque chose a changé. L’homme autrefois flamboyant paraît étrangement fatigué. Son regard bleu, jadis si perçant, semble avoir perdu une partie de son éclat. Il s’appelle Rocky.
Rocky : Steeve ! Bon sang, ça fait une éternité !
Steeve : Rocky ! Je ne m’attendais pas à te trouver ici.
Rocky : Viens donc t’asseoir. Je te présente mon compagnon.
Steeve : Enchanté.
Rocky : Garçon ! Une coupe de champagne pour mon ami !
Steeve : Toujours aussi généreux, à ce que je vois.
Rocky : Il faut bien profiter des bonnes choses, mon vieux.
Rocky : Je suis malade, Steeve.
Un silence tombe entre les deux hommes. Pour comprendre ce qui se joue à cette table, il faut remonter plusieurs décennies en arrière.
Chapitre I — Noah, 1976
1976. Steeve suit ses cours dans une école professionnelle de Suisse romande. Il est encore adolescent. Parmi ses camarades se trouve un garçon nommé Noah. Ils sympathisent progressivement. Noah est un jeune homme agréable, discret, qui travaille parallèlement à ses études comme chauffeur et suit une formation dans le domaine du secourisme. Un jour, au détour d’une conversation, il fait une confidence à Steeve.
Noah : Dis, Steeve… Je peux te demander quelque chose ?
Steeve : Bien sûr.
Noah : Tu connais des PD, des gays quoi ?
Steeve : Pas vraiment. Enfin, peut-être, mais je n’en sais rien. Pourquoi ?
Noah : Parce que moi, je le suis.
Steeve : Ah bon ? D’accord.
Noah : C’est tout ce que tu trouves à dire ?
Steeve : Tu voudrais que je dise quoi ?
Noah : Je ne sais pas. Certains trouvent ça bizarre, pas naturel ?
Steeve : Écoute, Noah, ça ne me regarde pas vraiment. Tu es comme tu es.
Noah : Tu ne trouves pas ça contre nature ?
Steeve : Si la nature a fait en sorte que tu sois attiré par les hommes, je ne vois pas très bien en quoi ça pourrait être contre nature.
Noah : Tu dis ça sérieusement ?
Steeve : Oui. Mais pourquoi tu sembles tellement inquiet de ce que les autres pensent ?
Noah : Parce que les autres peuvent te rendre la vie impossible.
Steeve : Alors ce sont les autres qui ont un problème.
Steeve : On t’a déjà embêté avec ça ?
Noah : Pas vraiment en face. Mais il suffit parfois d’un regard, d’une blague qu’on fait exprès de répéter.
Steeve : Les blagues, ça dépend surtout de celui qui les raconte.
Noah : Oui. Et de celui qui doit les entendre tous les jours.
Noah : Bon, il faut que j’y aille. Je suis attendu après les cours.
Steeve : Pour ton travail de chauffeur ?
Noah : Oui. Et demain, secourisme. Je vais finir par connaître toutes les routes et tous les pansements du canton.
Steeve : Alors évite de mélanger les deux.
Noah : Promis !
La conversation s’arrête là. Pour Steeve, cette confidence ne modifie en rien leur amitié. Noah reste Noah. Mais quelque temps plus tard, sa place demeure vide. Un jour, puis deux, puis davantage. Steeve finit par apprendre qu’un accident de voiture a coûté la vie à Noah et à deux autres personnes. Il ne reverra jamais son camarade.
La disparition de Noah le bouleverse profondément. Il découvre brutalement qu’un être humain peut disparaître alors que son existence semblait à peine commencer. Bien des années plus tard, ce souvenir demeure. Non parce que Noah était homosexuel. Mais parce qu’il était un jeune homme qui méritait de vivre, d’aimer et de construire son avenir.
Chapitre II — Le regard bleu, années 1980
Quelques années ont passé. Steeve travaille désormais dans l’hôtellerie et la restauration. Il est alors maître de l’ouvrage d’un projet de construction lié à son activité. Ce matin-là, il se trouve dans la cabane du contremaître. Un problème est survenu sur le chantier. Un tracé réalisé dans le cadre du projet a ébranlé les fondations d’un club voisin. Son propriétaire n’est manifestement pas disposé à accepter la situation.
Rocky : C’est quoi ce bordel ?
Le contremaître : Monsieur, calmez-vous !
Rocky : Me calmer ? Vous êtes en train de foutre en l’air les fondations de mon club et vous voudriez que je me calme ?
Steeve : Bonjour. Quel est exactement le problème ?
Rocky : Le problème ? Vous plaisantez ? Vous avez vu ce que vos travaux provoquent ?
Steeve : Je suis le maître de l’ouvrage. Dites-moi ce qui s’est passé.
Rocky : Ah ! Alors c’est vous le responsable ?
Steeve : Je réponds du projet, oui. Et je compte bien régler ce problème.
Les deux hommes se regardent. Rocky possède des yeux d’un bleu saisissant. Son regard est intense, presque intimidant. Mais, contre toute attente, sa colère semble brusquement retomber.
Rocky : Bon… Alors expliquez-moi ce que vous comptez faire.
Steeve : On va commencer par regarder ensemble. Vous avez cinq minutes ?
Rocky : J’ai surtout un bâtiment qui tient debout par miracle, à vous entendre.
Le contremaître : Les fondations ne sont pas en train de s’effondrer, monsieur.
Rocky : Vous voyez ? C’est ce « pas encore » qui m’inquiète !
Steeve : Personne n’a dit « pas encore ». On va faire venir le spécialiste, vérifier, et vous aurez une réponse précise.
Rocky : Et si ça ne me convient pas ?
Steeve : Vous pourrez recommencer à crier. Mais laissez-nous d’abord travailler.
Rocky : Vous êtes toujours aussi tranquille ?
Steeve : Seulement quand quelqu’un me crie dessus.
Rocky : Ah ! Vous avez de l’humour.
Steeve : Ça aide dans ce genre de situation.
Rocky : Rocky.
Steeve : Steeve.
Rocky : Eh bien, Steeve, j’espère que vous êtes aussi efficace que vous êtes calme.
Steeve : Nous allons essayer de ne pas vous décevoir.
La tension est retombée. Steeve ne comprend pas très bien ce qui vient de se produire. Cette rencontre aurait pu rester un simple incident lié aux travaux de son établissement. Mais le hasard en décide autrement. Les deux hommes deviennent voisins, commencent à se fréquenter, et Steeve découvre progressivement une personnalité hors du commun.
Chapitre III — Le fils que son père ne voulait pas comprendre
Au fil des rencontres, Steeve et Rocky deviennent amis. Rocky évoque parfois sa famille, mais sans livrer immédiatement toute son histoire. C’est au cours d’une conversation qu’il commence à se confier.
Rocky : Tu sais, Steeve, il y a une chose que je ne t’ai jamais racontée. Mon père était un homme respecté dans le milieu médical. Mais il ne supportait pas l’idée que son fils puisse aimer un homme.
Steeve : Tu en parles rarement.
Rocky : De son vivant, je faisais attention à ce que je disais, à ce que je montrais. Il avait des convictions si arrêtées… À ses yeux, mon homosexualité relevait d’une déviance.
Steeve : Et toi, comment vivais-tu tout ça ?
Rocky : Comme on peut. En cachant une partie de sa vie. Même les personnes qui comptaient le plus pour moi.
Steeve : Tu as eu quelqu’un d’important à cette époque ?
Rocky : Oui. Mon premier petit ami. Il s’appelait Noah.
Steeve : Noah ?
Rocky : Oui. Pourquoi ?
Steeve : J’ai connu un Noah à l’école professionnelle, en 1976. Un garçon gentil, qui s’intéressait aussi au secourisme. Il est mort dans un accident de voiture, avec deux autres personnes.
Rocky : C’est lui.
Steeve : Attends… Tu veux dire que Noah, mon camarade de classe… c’était ton premier amour ?
Rocky : Oui.
Steeve : Je n’en savais rien. Il m’avait parlé de son homosexualité, mais jamais de toi.
Rocky : C’était une autre époque. On ne disait pas tout. Et puis… ce qu’on avait, c’était à nous.
Steeve : Je me souviens du choc quand j’ai appris l’accident. Je n’aurais jamais imaginé que tu le connaissais.
Rocky : Moi non plus, je n’aurais jamais imaginé que tu l’avais connu. C’est étrange, non ? Toutes ces années, et il a fallu cette conversation pour le découvrir.
Steeve : Il était attachant. Je garde un souvenir très net de lui.
Rocky : Moi aussi.
Steeve : Ton père savait pour Noah ?
Rocky : Non. Je n’aurais pas osé lui en parler. Même après sa disparition, ses jugements ont continué à peser sur moi. Ma mère, elle, savait sans rien dire.
Steeve : Et après la mort de ta mère ?
Rocky : Je n’avais plus à surveiller chaque geste, chaque mot. J’ai eu l’impression de pouvoir enfin décider pour moi-même.
Steeve : Ce n’est pas rien. Mais on peut aussi se perdre en voulant rattraper le temps.
Rocky : Peut-être. Pour l’instant, j’ai surtout envie de vivre.
Steeve repart troublé. Deux rencontres qu’il croyait indépendantes viennent soudain de se rejoindre : Noah, l’ami disparu de son adolescence, et Rocky, cet homme aux yeux bleus rencontré par hasard sur un chantier. Le lien existait depuis toujours ; il l’ignorait. Il comprend aussi qu’il ne connaît de la jeunesse de Rocky que les fragments que celui-ci a choisi de lui confier.
Chapitre IV — La liberté a-t-elle un prix ?
Après la disparition de ses deux parents, Rocky dispose d’une fortune considérable. Il revendique sa liberté avec une intensité nouvelle. Les fêtes se succèdent, les voyages aussi. Il multiplie les projets et les dépenses. Steeve, qui le voit désormais plus rarement, s’interroge parfois sur cette agitation.
Rocky : Steeve ! Enfin ! Je commençais à croire que tu ne viendrais pas !
Steeve : J’ai failli renoncer. Il y a tellement de voitures devant chez toi qu’on se croirait à une inauguration.
Rocky : Mais c’est une inauguration !
Steeve : Encore une entreprise ?
Rocky : Exactement !
Steeve : Et la précédente ?
Rocky : Quelle importance ?
Steeve : J’imagine que tes associés doivent se poser la question.
Rocky : Toujours aussi sérieux, Steeve ! Viens boire quelque chose.
Steeve : Tu ne t’arrêtes donc jamais ?
Rocky : Pourquoi voudrais-tu que je m’arrête ?
Steeve : Je ne sais pas. Pour profiter un peu de ce que tu as déjà.
Rocky : Mais j’en profite ! Regarde autour de toi ! La musique, les amis, les rencontres…
Steeve : Tu connais vraiment tous ces gens ?
Rocky : Plus ou moins.
Steeve : C’est bien ce que je pensais.
Rocky : Tu n’as pas changé.
Steeve : Toi, en revanche…
Rocky : Moi, j’ai enfin commencé à vivre !
Steeve : Tu ne vivais pas avant ?
Rocky : Avant, je demandais la permission. Maintenant, je fais ce que je veux.
Steeve : Et tu es heureux ?
Rocky : Évidemment !
Steeve : Alors pourquoi as-tu toujours besoin de davantage ?
Rocky : Davantage de quoi ?
Steeve : De fêtes. De voyages. De projets. De gens autour de toi. Tu as tout, Rocky. Mais j’ai parfois l’impression que rien ne te suffit.
Rocky : Tu me fais la morale ?
Steeve : Non. Je te pose une question.
Rocky : Tu sais ce que c’est, Steeve, de passer vingt ans à vouloir être quelqu’un qu’on n’est pas ?
Steeve : Non.
Rocky : Eh bien, moi, je le sais. Alors maintenant, je prends ce que la vie me donne.
Steeve : Je comprends que tu veuilles profiter de ta liberté. Mais être libre, est-ce nécessairement faire tout ce dont on a envie ?
Rocky : Et pourquoi pas ?
Steeve : Parce que nos envies peuvent aussi devenir nos maîtres.
Rocky : Ah ! Voilà le philosophe !
Steeve : Je suis sérieux.
Rocky : Moi aussi ! Les gens passent leur existence à se fixer des limites. Ils économisent, ils calculent, ils se privent. Et puis un jour, ils meurent. Moi, je préfère mourir en ayant vécu.
Steeve : À condition de savoir ce que signifie vivre.
Rocky : Pour moi, ça signifie ne plus avoir peur.
Steeve : Et tu n’as plus peur de rien ?
Rocky : Pas ce soir, en tout cas !
Rocky : Tu vois ? Même ma propre fête ne me laisse pas tranquille !
Steeve : Tu l’as un peu cherchée.
Rocky : Oui. Et je vais continuer. Ne pars pas sans me dire au revoir.
Steeve : Essaie déjà de me retrouver dans cette foule.
Rocky éclate de rire et rejoint ses invités. Steeve observe son ami s’éloigner.
Steeve reste encore un moment, puis s’éclipse. Sur le chemin du retour, il repense à cette réponse esquivée par une plaisanterie. Mais il se garde bien de prétendre savoir ce qui se passe dans la tête de Rocky.
Il ne sait pas si Rocky est réellement heureux. Il constate seulement que son existence semble désormais dominée par une agitation permanente. Avec le temps, leurs rencontres deviennent plus rares. Steeve prend parfois ses distances, non par désapprobation de son homosexualité, mais parce que le comportement de Rocky est devenu difficile à supporter.
Chapitre V — Le temps des silences
Une vingtaine d’années s’écoulent depuis leur première rencontre. Les chemins de Steeve et de Rocky se croisent de moins en moins. Steeve poursuit sa vie familiale et ses activités dans l’hôtellerie et la restauration. Rocky continue la sienne, loin du regard de son ancien voisin. Puis, un soir, le hasard les réunit à nouveau au Via Veneto, un restaurant italien tenu par un ami de Steeve.
Steeve entre dans l’établissement. À une table, il aperçoit un homme dont le visage lui semble familier. Il lui faut quelques instants pour le reconnaître. C’est Rocky. Mais il a changé. Son visage est marqué. Son corps paraît fatigué. Et son regard bleu, autrefois si intense, semble désormais habité par une étrange tranquillité.
Rocky : Steeve !
Steeve : Rocky ! Quelle surprise !
Rocky : Viens donc t’asseoir !
Steeve : Je ne voudrais pas vous déranger.
Rocky : Allons, ne raconte pas de bêtises. Je te présente mon compagnon.
Le compagnon : Enchanté.
Steeve : Moi de même.
Rocky : Garçon ! Une coupe de champagne supplémentaire !
Steeve : Tu n’as décidément pas changé.
Rocky : Oh, si, Steeve. Si tu savais à quel point.
Steeve : Comment vas-tu ?
Rocky : Ça dépend de ce que tu veux savoir.
Steeve : Comment ça ?
Rocky : Disons que j’ai connu des jours meilleurs.
Steeve : Tu as des problèmes ?
Rocky : Des problèmes ? Non. Plus vraiment.
Steeve : Tu m’inquiètes.
Rocky : Ne t’inquiète pas. Je viens d’officialiser mon union avec mon compagnon. Je voulais qu’il soit protégé.
Steeve : C’est une bonne chose.
Rocky : Oui. Tu sais, Steeve, il arrive un moment où l’on commence à penser davantage à ceux qui resteront qu’à soi-même.
Steeve : Qu’est-ce que tu veux dire ?
Rocky : Je suis malade.
Steeve : Gravement ?
Rocky : En phase terminale. Les médecins ne me donnent plus beaucoup de temps.
Steeve : Rocky…
Rocky : Ne fais pas cette tête.
Steeve : Je ne sais pas quoi te dire.
Rocky : Alors ne dis rien. Bois ton champagne.
Steeve : Je suis désolé. Je ne m’attendais pas à ça.
Rocky : Moi non plus, figure-toi. Enfin, pas de cette façon.
Steeve : Tu veux que je reste un moment ?
Rocky : Tu es déjà assis, non ? Et le champagne est servi. Ce serait dommage de le laisser chauffer.
Le compagnon : Il dit ça à tout le monde. Même quand il ne devrait pas boire si vite.
Rocky : Tu vois, Steeve ? Maintenant, j’ai quelqu’un qui me surveille.
Steeve : Il a l’air de bien s’y prendre.
Rocky : Il est redoutable. Il connaît jusqu’à l’endroit où je cache mes biscuits.
Rocky : À la vie, Steeve.
Steeve : À la vie.
Rocky : Tu te souviens de notre première rencontre ?
Steeve : Comment pourrais-je l’oublier ? Tu avais déboulé dans la cabane du contremaître comme un fou furieux.
Rocky : Ton chantier était en train de démolir mon club !
Steeve : J’étais le maître de l’ouvrage, pas celui qui maniait la pelle !
Rocky : Ah ! Ça, c’est ce que tu prétendais !
Ils éclatent de rire.
Steeve : Tu étais tellement en colère que je pensais que tu allais me sauter dessus.
Rocky : Et pourtant, je me suis calmé.
Steeve : Oui. Je n’ai jamais compris pourquoi.
Rocky : Moi non plus.
Rocky : C’est étrange, les rencontres. Parfois, quelqu’un entre dans votre vie sans prévenir. Et même si vous ne vous voyez pas pendant des années, vous gardez quelque chose de cette personne.
Steeve : C’est vrai.
Rocky : Tu sais, je me souviens de nos discussions.
Steeve : Lesquelles ?
Rocky : Celles où tu me disais que j’en faisais trop.
Steeve : Tu en faisais trop.
Rocky : Peut-être.
Steeve : Tu regrettes ?
Rocky regarde son compagnon.
Rocky : Certaines choses, sans doute. Mais je ne vais pas commencer à faire l’inventaire maintenant.
Steeve : Tu as raison.
Rocky : Et puis, j’ai eu de la chance.
Steeve : De la chance ?
Rocky : Oui. Je ne suis pas seul.
Son compagnon pose doucement une main sur son bras. La conversation se poursuit. Les trois hommes évoquent des souvenirs. Ils rient. Pendant quelques instants, la maladie semble presque oubliée. Puis vient le moment de se quitter.
Steeve : Bon, Rocky, je vais vous laisser. Je suis vraiment heureux de t’avoir revu.
Rocky : Moi aussi, Steeve.
Steeve : Prends soin de toi.
Rocky : Je vais essayer.
Rocky : Et surtout, continue de profiter de la vie.
Steeve : Toi aussi, mon ami.
Ils se serrent la main. Steeve quitte le restaurant. Il ignore qu’il vient de voir Rocky pour la dernière fois. Quelque temps plus tard, un avis mortuaire lui apprend son décès. L’homme aux yeux bleus n’est plus.
Épilogue — Ce que nous ignorons des autres
Les années ont passé. Steeve n’a oublié ni Noah, ni Rocky, ni le moment où leurs histoires se sont rejointes. Il revoit les yeux bleus de son ami et les deux coupes de champagne posées sur la table du restaurant.
Steeve : Je me suis longtemps demandé si Rocky avait voulu rattraper les années durant lesquelles il s’était senti empêché de vivre.
Steeve : Peut-être. Mais ce n’est que mon interprétation. Je ne connaissais pas tout de lui, et je n’ai pas à décider ce qu’aurait dû être sa liberté.
Steeve : Je me souviens surtout de son caractère, de ses éclats de rire, de ses contradictions. Et de ce dernier soir où, malgré la maladie, il pensait à protéger celui qu’il aimait.
Ces rencontres ont nourri la réflexion de Steeve Grangier dans son essai sur l’homosexualité et le regard des autres.
Steeve : Je repense à Noah, à ce garçon rencontré en 1976, disparu si jeune. Je ne savais pas alors qu’il avait été le premier amour de Rocky.
Steeve : Et je repense à Rocky, à son regard bleu, à sa colère du premier jour et à ce champagne partagé pour la dernière fois.
Steeve : Deux hommes dont les vies étaient liées sans que je le sache. Ce que j’ai compris, c’est qu’on peut connaître quelqu’un longtemps sans jamais connaître toute son histoire.
Le respect commence peut-être là : dans la place que nous laissons à ce que nous ignorons des autres.
Steeve : Rocky, où que tu sois… À la vie, mon ami.
Le Dernier Champagne. Une fiction sonore inspirée d’une histoire vraie vécue par Steeve Grangier. D’après son essai « L’Homosexualité — La relation humaine face au regard du monde ».
Steeve Grangier — octobre 2026
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